Que sont-ils devenus? L’extincteur de la haine

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Il est au monde des objets capables de susciter de vives émotions chez votre voisine de palier. Une grenade à fragmentation ou un godemiché sont objets à provoquer son émoi dans un large éventail de contextes – ceci en raison de la finalité qu’un esprit même fruste comme le sien reconnaît immanquablement à l’un ou l’autre.

Mais il est d’autres bibelots ou ustensiles de facture socialement plus anodine, auxquels certains individus donnés confèrent un ascendant psychique sans rapport avec leur fonction première – y attachant un caractère maudit. En creusant un peu, chacun peut découvrir dans son histoire familiale un objet cristallisant une anxiété irrationnelle par association avec une succession d’avanies.

Considérons l’extincteur rendu célèbre par le coup de sang d’Amar’e Stoudemire à la sortie du Game 2 du premier tour des Playoffs 2012.

Sans être animiste outre-mesure, reconstituer son parcours – depuis l’usine du Haut-Rhin où il a été façonné jusqu’au Madison Square Garden  – ne va pas sans poser certaines questions sur les rapports de la matière à l’être humain.

A peine assemblé en avril 2001 (à partir de ferraille recyclée dont une enquête a dévoilé qu’elle provenait d’un carambolage record), notre extincteur montre déjà une prédisposition à la violence. Il tombe sur le pied de Mr Mougin, le directeur financier de l’usine, lui broyant trois orteils. Il roule mystérieusement de l’étagère où on l’a posé pour assommer le conducteur d’un chariot élévateur qui va s’encastrer dans la réserve de produits chimiques, manquant provoquer une explosion. Plusieurs manutentionnaires rapportent à leur superviseur leur intime conviction de l’avoir entendu siffler sournoisement. D’autres jurent le voir écumer en leur présence.

L’appareil déstabilise la main d’œuvre. Les rapports s’accumulent. Réelle ou imaginaire, la menace ne peut plus être ignorée. Appelé à se prononcer sur l’outil, un marabout le décrète « totem de haine ». Un prêtre du Vatican le diagnostique « possédé par le Malin ». L’extincteur est entreposé dans une réserve où attendent différents produits de sécurité destinés à être envoyés à l’usine AZF de Toulouse. Encore aujourd’hui, le veilleur de nuit n’en démord pas: il entendait chuchoter dans la réserve, « comme si ça complotait un mauvais coup là-dedans« .

Pour s’en débarrasser, Mr Mougin inscrit l’extincteur au casting du film « Irréversible » de Gaspar Noé. Il emporte le rôle de « Extincteur #1 » après s’être déclenché tout seul lors de sa présentation, ravageant le visage du chef accessoiriste et se projetant par la puissance de son jet dans la mâchoire d’une assistante.

Le tournage a lieu en juillet et aout 2001.

ULTRA PROTECT AG 654899 005 s’illustre. Sa perversité le pousse à glisser des mains d’Albert Dupontel ou à crachoter inopinément de manière à rejouer encore et encore la scène où il est utilisé pour réduire en bouillie le crâne d’un homme à terre.

 

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Pour récupérer un peu d’argent sur les frais de tournage, un assistant met l’accessoire aux enchères sur E-Bay. Pour 8,23€ + frais d’expédition (USA), il est racheté par un fournisseur américain de dispositifs de sécurité aéronautiques.

Deux semaines plus tard, on le découvre intact dans les décombres de la Tour nord du World Trade Center, son tuyau enroulé autour de la gorge d’un chien de sauvetage. Si l’on ignore dans les faits comment il s’est retrouvé en parfait état dans les débris de Ground Zero, certains élucubrateurs n’hésitent plus aujourd’hui à affirmer qu’ULTRA PROTECT AG 654899 005 a joué un rôle prépondérant dans le détournement, quelques-uns allant jusqu’à innocenter entièrement Al-Qaeda en alléguant qu’ULTRA PROTECT AG 654889 005 aurait pu tout aussi bien idéologiser les extincteurs des autres vols à son arrivée aux États-Unis.

L’extincteur diabolique est récupéré par les pompiers de New York puis remis au NYPD. Dix années durant, il repose derrière une vitrine dans un couloir au deuxième étage du poste de police de la 42è rue. Est-il sonné par l’attentat? Fait-il profil bas? Réfléchit-il patiemment à un nouveau plan démoniaque, prêtant l’oreille aux bruits de couloir? S’agit-il d’un extincteur tout ce qu’il y a de plus normal, auquel cas ce passif ultra-chargé ne serait réellement qu’affabulations de syndicalistes, erreurs humaines et coïncidences?

Un dernier évènement vient apporter de l’eau au moulin de tous ceux qui croient voir une volonté surnaturelle derrière ce parcours mortifère.

Avec le retard qui caractérise les administrations, un inspecteur du travail éprouve en janvier 2012 la fiabilité des équipements de sécurité du bâtiment de police de la 42è rue. Le mauvais esprit possédant ULTRA PROTECT AG 654899 005 reprend-t-il connaissance à cette occasion? En tout état de cause, l’inspecteur constate son parfait fonctionnement – non sans en être surpris, la durée de vie d’un extincteur à pression permanente étant ordinairement de 10 ans. Les normes de sécurité, quoi qu’il en soit, imposent de le remplacer par un nouveau modèle.

Afin de ne pas laisser perdre un appareil en parfait état de marche, l’inspecteur du travail fait le tour de ses contacts pour leur proposer de récupérer ULTRA PROTECT AG 654899 005. C’est ainsi que ce dernier échoit au Madison Square Garden.

La suite est connue, encore que les circonstances précises restent à éclaircir. Le 31 avril 2012, Amar’e Stoudemire, comme pris de folie, se lacère la main gauche en donnant un coup de poing dans la vitre abritant ULTRA PROTECT AG 654899 005. Il est déclaré forfait pour le troisième match. Les Knicks perdent la série en cinq manches. Ils ne s’en sont d’ailleurs toujours pas remis. Si Amar’e ne s’est pas appesanti en explications dans les médias (de peur sans doute de passer pour un aliéné), nous tenons du rabbin de son quartier qu’il aurait perdu son sang-froid en entendant l’extincteur le siffler moqueusement.

Nous avons pris rendez-vous auprès des responsables sécurité du Madison Square Garden pour leur demander ce qu’il était advenu d’ULTRA PROTECT AG 654899 005 suite à l’incident.

L’extincteur par quoi le scandale arrive a été volé. Pour eux, c’est un supporter des Knicks qui a fait le coup. « On a porté plainte. La police retrouvera le voleur quand il essaiera de le vendre comme objet collector d’ici 1 ou 2 ans. On l’a fait pour la forme, parce que le truc sera complètement mort d’ici là. »

On aimerait le penser également.

Soyez vigilants.

 

DrStrangelove

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